dimanche 31 juillet 2011

Sortons de notre bulle.

La révolution de la dignité, faite pour réclamer une vie décente.
 Le nerf de la guerre est là, il y a des gens qui ont faim, des gens qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts, des gens qui doivent choisir entre le lait et le pain; ces gens-là Ennahdha va vers eux directement. Ils sont prêts à monnayer leur voix parce que leurs besoins immédiats font qu'ils ne vont pas pousser la réflexion. Qui ici sait-il ce que c'est que d'avoir faim, d'avoir froid, de ne pas pouvoir donner un crouton de pain à son gosse, de ne pas pouvoir lui acheter un médicament quand il est malade? Qui sait ce que c'est de ne pouvoir dormir la nuit parce que el 3attar lui a demandé de payer son kridi de 13 dinars. Il y a une Tunisie que les partis oublient dans leurs programmes et dans leurs discours. Et c'est avec ça que nahdha peut conquérir des voix.
Nous pourrons crier au loup tant que nous voudrons, organiser des marches pour la liberté d'expression, contre la violence; cela ne remplira pas les ventres vides, ce sont des combats que les gens qui tentent de survivre ne peuvent pas comprendre. Un ventre qui gargouille ne cherche pas à exprimer d'opinion mais un besoin. Si nous voulons protéger la fragile liberté, nous devons sortir de notre bulle. Nous donnons l'impression d'être des bourgeois intellos qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ben Ali a tenu le pays de deux façons: via le réseau impressionnant du RCD il a réussi à viser ceux qui avaient faim, avec tous les travers que nous connaissons, le super pouvoir des mo3tamdin et compagnie, le léchage de bottes systématique, la mentalité opportuniste, etc et par la peur, la peur du policier, la peur de la torture, de la prison, du fisc vengeur. Certains disent que Nahdha est entrain de récupérer les réseaux du RCD, en tous cas, ils ont récupéré ses méthodes, ils remplissent les ventres. Combien d'entre nous ont entendu une femme de ménage, un gardien dire qu'il regrettait Ben Ali? Les gens simples voient que sous Ben Ali il mangeaient, ils vivaient en sécurité. L'autre jour, notre femme de ménage m'a dit "je ne savais pas qu'il nous volait, mais au moins nous vivions normalement, maintenant tout le monde nous vole, je ne peux plus rien acheter, les fruits et légumes sont hors de prix, la viande aussi, mon fils ne vend plus rien parce que des marchands ambulants sont devant sa boutique, je ne vois pas en quoi il était mauvais Ben Ali."
La réponse que donne ennahdha à ces gens-là:" El bled yelzemha wa7ed y5af rabbi."
Que nous le voulions ou pas, Nahdha a tout compris au tunisien moyen, comme Ben Ali, elle va entendre les ventres affamés et leur donner à manger, les aider à se marier, etc. Et comme Ben Ali, elle a compris que le tunisien se gouverne par la peur, alors elle n'hésite pas et de la peur elle en sert à la carte! Aux gens simples elle utilise la peur de Dieu, si vous ne votez pas pour nous, c'est que vous êtes contre l'islam. Aux commerçants, c'est la peur de la violence: si vous ouvrez pendant ramadan, nous attaquons vos cafés et restaurants; si vous vendez de l'alcool, nous lâcherons nos chiens sur vous. Aux femmes qui travaillent ils viennent les coller dans le bus et les menacent: si tu ne reste pas chez toi, je vais te tuer; si tu ne portes pas le hihan, je vais te lacérer le visage, etc. Aux intellectuels, si vous vous exprimez, nous brulerons cinema et librairies;si vous faites trop de bruit, nous ferons une campagne de diffamation sur internet.  Aux politiciens: si vous ne nous soutenez pas, nous diront que vous êtes des anciens de Ben Ali, que vous étiez la fausse opposition. Et ainsi va le monde chez Nahdha.
Et les gens, en majorité s'exécutent, les commerçants préfèrent fermer, les femmes se couvrent, etc.
Le ventre (au sens large) et la peur. Zaba a duré 23 ans avec ça et toute sa famille a terrorisé les gens et bien rares sont ceux qui ont osé s'opposer (en restant en Tunisie parce que militer de l'étranger, c'est un peu trop facile et confortable). Ajoutez a cela la donnée Dieu et vous verrez pourquoi Nahdha est sure d'elle. Ils ne vont pas gagner les élections qui viennent, c'est probable mais si les partis politiques continuent dans leur léthargie et dans des discours et actions qui ne touchent pas tunisien moyen, dans 5 ans, 10 ans, nous serons, nous, intellos embourgeoisés entrain de faire la queue devant les ambassades et les plus téméraires, seront dans les fameuses caves à se faire convertir billati hiya a7san par un barbu mal intentionné.

Ceux qui sont morts sous les balles de la police de Zaba étaient sortis dans la rue pour réclamer du travail,de la dignité.
D'un coté maintenant nous avons ceux qui sortent dans la rue pour réclamer la laïcité et de l'autre ceux qui sortent pour réclamer l'instauration de la charia. Qui est sorti pur réclamer que les véritables objectifs des gens affamés et de ceux qui sont morts soient réalisés?
Et pourquoi pas une marche pour dire que dans notre inquiétude pour notre liberté d'expression nous n'avons pas oublié les gens qui ont peur de ne pas pouvoir manger demain?
Quelle image donne Nahdha de ces marches?
Parce que ce que nous avons tendance à oublier, c'est que Nahdha a un système de communication infaillible. Tout d'abord, le syndicat de la fameuse Wataniya est nahdhaoui, bientôt, elle s'appellera Islamya. D'autres part, encore une fois, Nahdha exploite l'une des traditions de la société tunisienne: la rumeur, le on dit que. Le tunisien prend ses informations dans le café du coin, il ne les vérifie pas, les prends pour acquises et admises. Il te dira avec conviction: " ya weldi illi 9alli ma yekthebch"
Vous avez beau faire toutes les affiches du monde, des spots radio, si vous n'avez pas des "agents" dans les cafés et les quartiers populaires ou même dans les cafés des quartiers huppés ou moyens,vous n'avez rien. Prenez une personne qui voit une affiche du Takatol, elle en parle dans le café, et quelqu'un lui dit "a5tak ya weldi rahom jme3a koffar, tab3in ezzine, 3arfhom ma5ou weld Bent 3am wa7ed mil trabelsiya"  etc. Qui ira vérifier?
Cessons de crier au loup entre nous, de poster des caricatures et des articles comme celui-ci en croyant que nous sommes entrain de militer et que nous n'avons pas à avoir peur. Les choses ne se jouent pas aujourd'hui mais sur les années à venir.
Je suis en colère contre les partis politiques qui sont entrain de tirer le drap chacun de son coté et ont tous oublié bien vite que la priorité ce ne sont pas les élections, la priorité c'est le Tunisien. Le PDP qui veut faire cavalier seul, Chebbi qui risque de regretter bien fort de pêcher par excès de confiance; Marzouki qui vend son âme au diable;ils font tous les choux gras de Nahdha et participent à asseoir sa notoriété.
Je cherche depuis le 14 janvier auprès de quel parti je vais m'engager, je veux agir. Aucun parti ne me semble convaincant, aucun ne me semble se soucier tellement du pays. Je ne suis pas naïve, je sais bien qu'en politique on ne pense qu'au pouvoir. Mais nous vivons des moments exceptionnels, le monde nous regarde. Nous allons devenir un exemple, ne devenons pas le mauvais exemple.
Aux apprentis politiciens, pour l'amour de la Tunisie ne tentez pas de conquérir le pouvoir maintenant, faites votre apprentissage de la politique dans les années à venir. Si vous continuez comme cela, vous redeviendrez bien vite une opposition de l'ombre à l'ombre des islamistes. Et pourtant nous les savons, le tunisien est un bon vivant, le tunisien n'est pas fait pour vivre dans un système islamiste. Mais nous le savons aussi, le tunisien est paradoxal et il est toujours à la poursuite de son intérêt. Peu importe la vérité pour lui, il n'aime que la vérité qui l'arrange et cette vérité là, les innombrables militants de Nahdha est entrain de la construire jour après jour et ils ont du souffle ces gens-là car leur amour du pouvoir est plus grand que leur amour pour Dieu.

Et je vais finir sur une note par très classe et j'assume.
On était tenus par une hajjema et maintenant les politiciens yet3almou fil 7jema fi rouss il ytema. Brabbi changez de modèle. Yezzina mil 7jema, apprenez à aimer et à servir un pays.

Et le reste est littérature.

mercredi 20 juillet 2011

La Tunisie mérite notre voix.

Vous êtes-vous inscrit sur les listes électorales?

Seul le VOTE permet de sauver la Tunisie et nous permettra de choisir notre avenir.

Inscrivez-vous!

Le reste est littérature....

lundi 6 juin 2011

Des camps et des visages.

Liberté d'expression.

de gueuler, d'insulter, de brailler, de diffamer, d'incendier,

Liberté de culte

liberté de réprimer, de couper, de tuer, de menacer, de censurer,

Liberté d'expression, liberté de culte

Expression de liberté
Expression de culte
qui vous bouffe, vous étouffe, inculte, occulte.

Avant on disait, "chut, ne parle pas de Ben Ali, on pourrait t'enfermer, te torturer!"; maintenant c'est "chut, ne parle pas des islamistes, ils pourraient t'attaquer, te vitrioler, t'agresser, te ficher"

La peur n'a pas changé de camp en Tunisie, elle a changé de visage.

Et le reste est littérature.

mardi 8 février 2011

Tristesses engagées, dégagées.

Le nouveau Ministre du Tourisme, Monsieur Slim Chaker, vient d'exprimer, avec une sincérité déroutante, sa tristesse quant à l'attitude malveillante, agressive et du reste, humiliante de ceux qui ont profité de son ouverture d'esprit pour lui montrer la fermeture des leurs. (http://www.facebook.com/video/video.php?v=455545743238#!/note.php?note_id=185139534859870&id=100002002154987)

Je suis profondément navrée pour Monsieur Chaker.
Et il n'est pas le seul à être triste.

Nous sommes nombreux à être très inquiets de voir l'anarchie qui règne, la facilité avec laquelle on insulte les gens, avec laquelle on diffame, on rabaisse et la rapidité avec laquelle des actes si méprisables sont "partagés" via les réseaux sociaux par toutes ces personnes instruites ou non, bien intentionnées ou non qui ne réfléchissent pas, qui suivent le mouvement, un mouvement irrationnel et dont la passion n'excuse pas les dégâts, l'horreur, la tristesse dans laquelle elle plonge les gens, pas seulement ceux qui sont visés, à tort, mais tous ceux qui ont envie de croire en une Tunisie exemplaire.
Des gens de l'expérience et du talent de Monsieur Chaker ou d'Elyès Jouini font honneur à la Tunisie.

Les hordes qui dans un accès d'hystérie collective ne cessent de hurler "moi moi moi" n'ont, pour moi, aucune excuse, aucun prétexte, ni le besoin, ni la frustration, ni la faim de cette maudite liberté d'expression que l'on a fini par assimiler à la liberté d'insulte ne justifient que l'on s'en prenne à ceux qui essaient de construire, non pas une entreprise, ni une société mais un pays tout entier mis à mal par ses pilleurs, les anciens et les nouveaux.
Quel courage et quel acharnement faut-il avoir pour continuer à avoir envie de rester en Tunisie et aider à la reconstruire.

Certaines s'engagent, d'autres enragent.
Et que veulent-ils?
Dégage?
Des gages que la Tunisie est entre de bonnes mains sont les CV de ceux qui veulent la servir.
A défaut de leur accorder notre confiance, accordons-leur au moins le bénéfice du doute et une chance de nous montrer leur savoir-faire.
Et à ceux qui ne savent ni attendre, ni espérer, ni observer; ni travailler; ayez l'obligeance au moins, de faire preuve d'un minimum de respect.

Le respect, c'est ce que l'ancien système n'a jamais su vous accorder.

Montrez que vous le méritez.

Certains ont commencé à travailler.

Et le reste est littérature.

vendredi 10 septembre 2010

L'aid de Saint Patrick

En matière de sainteté, ce que l'on aime chez nous, c'est fêter dignement leur achèvement.
Si l'on n'accueille pas en grandes pompes le mois saint, on le mène à la porte des bars avec fanfare.
Qu'il conjugue sa sainteté à la chaleur du mois d'août rend son départ d'autant plus festif.
Ne faisons pas dans la langue de bois, ni dans le politico-religieux correct, le mois saint n'a de sainteté chez nous que le nom qu'il porte et les blasphèmes qu'il engendre chez les jeuneurs fatigués qui le prennent comme excuse pour leur paresse, leur mauvaise humeur, leur insolence et leur grossièretés.Ne s'exaltent pendant le mois saint que les jelbabs à la mode achetés avec bruit pour faire impression à la mosquée du coin lorsque ces dames découvrent avec émotion la prière qu'elles abandonneront sitôt le mois terminé.
Dès minuit, les bars ont ouvert leurs portes, il y a des soifs à étancher, des soifs impossible à faire patienter, à modérer, alors on fête, sans modération, on fête les bars et les bières.
Car chez nous ce qui est saint c'est l'outrance, bars et bières outrageux contre barbes et prières à outrance.
Je me demande de quel côté regardaient les yeux de Dieu hier.
Combien sont-ils à insulter un non-jeuneur et qui se sont rués sur les bars dès hier? Et combien sont-ils qui sortent de la prière et rentrent chez eux insulter leurs femmes, mentir, trahir, voler et tromper?
J'ai toujours cru, naivement, que Dieu regardait les coeurs et non pas les actes.  Aujourd'hui les coeurs n'agissent plus, ils battent; ils se battent. En terme d'action, seule la parole est acte, le discours supplante la foi et les actes tournent le dos au discours.

L'ivresse des coeurs purs ne connait pas de fin, ni fin de mois, ni faim de foie, ni crise de foi.

Et le reste est littérature.

mardi 24 août 2010

Autre monde, autre immonde, autre inonde.

 Je viens de lire cette note de l'excellent blog de Massir, elle y exprime son étonnement devant la piété exacerbée de certains des voyageurs qui étaient dans le même avion qu'elle.
Je dis étonnement, mais je choisis mal mes mots et peut-être suis-je entrain de choisir les mauvais termes car ce dont je voudrais parler c'est de ce terrible malentendu dont cette note fait l'objet, comme nombreuses autres notes, par ailleurs.
Il ne s'agit pas tant d'étonnement que de curiosité.
Si j'ai délibérément choisi de dire étonnement en lieu et place de curiosité c'est justement parce que ceux qui ont commenté cet article ont fait part d'une condescendance sans égale vis à vis de Massir en lui disant qu'elle ne pouvait pas comprendre le bonheur dans lequel vivent ces gens qui consacrent cent pour cent de leur temps à lire le coran.
Et encore une fois, ne vous y trompez pas. Massir a bien précisé LIRE, mais lire pour lire. C'est à dire comme on lit une incantation dans une langue que l'on ne comprend pas. Comme dans les églises ces gens qui chantent des chants religieux en latin sans les comprendre. Il ne s'agit pas de lecture instructive, ou académique ou théologique, non, il s'agit du degré zéro de la lecture, c'est à dire le déchiffrage des lettres.
J'aime le Coran, je le lis beaucoup, et souvent, j'en connais certaines parties par cœur, j'en ai lu plusieurs explications, interprétations. Je suis souvent confrontée à des gens qui défendent avec passion le Coran sans en connaitre un seul verset par cœur, qui l'ont pourtant beaucoup lu et qui passent leur temps à le LIRE.
C'est pour moi une source historique intéressante, je pense qu'il contient des réflexions sur l'âme humaine qui sont pertinentes, j'aime les histoires qu'il contient, j'en aime aussi la rhétorique, l'intertextualité.
Mais les co-voyageurs de Massir, qui poussent la piété jusqu'à prier dans le couloir de l'avion et qui sont en kamiss pour les hommes et en niqab pour les femmes, ne le lisent ni pour la rhétorique, ni pour les informations, ni même pour les commandements religieux qu'il contient.
Ils le lisent pour lire, comme pour s'en imprégner, plus par superstition que par piété en réalité.
Ce qui m'a choquée c'est que tout au long de la note, Massir ne cessait de répéter qu'elle ne portait aucun jugement mais que ce monde où les gens lisent sans lire et consacrent toute leur énergie autour du seul religieux (et elle ne parlait pas que de l'Islam) était un monde qu'elle ne comprenait pas. Et pourtant, les commentaires ont rapidement fusé dans du "ces gens sont plus heureux que toi, rabbi yehdik, etc."
Si Massir s'est efforcée de ne porter aucun jugement, ses lecteurs, eux, se sont empressés de la condamner, comme d'habitude.
Car dans ce monde qu'elle ne comprend pas, l'autre est immonde s'il ne s'immerge pas dans le religieux qui inonde.
Si Massir avait parlé de quelque religion hindoue qu'elle aurait découverte au fin fond de l'Inde lors d'un voyage et si elle avait dit qu'elle ne comprenait pas ce monde, je pense qu'elle n'aurait eu aucun commentaire du genre "rabbi yehdik". Peut-être n'aurait-elle eu aucun commentaire ou peut-être un des ces excités qui se ruent sur son blog uniquement pour le descendre lui aurait-il répondu que ces pauvres hindous qui consacrent leur vie à cette religion bizarre n'avaient pas eu la chance d'être éclairés par l'Islam. En d'autres temps, les missionnaires catholiques couraient à travers contrées lointaines justement pour apporter la lumière de la Chrétienté aux sauvages.
Non, de nos jours, on n'a pas le droit d'être curieux devant une pratique que l'on ne comprend pas.
Car dans le monde tel qu'il est aujourd'hui ceux qui sont d'un autre monde maintenant ce sont nous, nous sommes l'autre monde, l'autre immonde  que l'autre inonde de haine et de jugements.

Mais ne nous étonnons pas trop non plus de ces réactions.
Si la curiosité de Massir est passée pour un étonnement déplacé, c'est que nous sommes de plus en plus dans un monde où la curiosité n'est plus de mise. On s'étonne de la force de Dieu, des miracles facebookiens de l'Islam, mais on n'est pas curieux de découvrir ce qui se cache derrière cette montée spectaculaire de la bêtise, de l'intolérance et du retour sans grâce de réflexions et pratiques moyenâgeuses. On n'est même pas curieux de découvrir le véritable sens de l'Islam, ni ses valeurs fondamentales.

Si Massir s'est efforcée de réfléchir à ce monde sans le juger, ceux qui lui ont répondu l'ont jugée sans réfléchir.

Faculté de jugement, faculté de pensée sont aujourd'hui curieusement séparées.

 Et le reste est littérature.


http://massir.blogs.psychologies.com/mon_massir/2010/08/un-autre-monde.html

lundi 2 août 2010

Ce dont je me souviens de Bourguiba

Je me souviens très certainement de la mort de Bourguiba, comme tout le monde.
Je crois que chacun d'entre nous se souvient de l'endroit où il était et de ce qu'il faisait au moment où nous avons appris le décès du grand homme. Tout comme tout le monde se souvient de l'endroit où il se trouvait et ce qu'il faisait au moment de l'effondrement des Tours le 11 septembre.
Je ne fais pas de plaidoyer pathétique, ni de la sous-politique.
Je veux vraiment me souvenir de ce dont je me souviens.
Je me souviens, enfant, des extraits quotidiens de ses discours, je me souviens de ce rituel paternaliste, me souviens que cela organisait la journée, la soirée, que ça voulait dire que c'était l'heure du journal télévisé, qu'on irait se coucher dans une heure à peu près.
Je me souviens des vidéos en été où on le voyait se baigner à Monastir.

Je me souviens des émeutes du pain, notre maison avait été attaquée et mon grand-père avait tiré sur l'un des assaillants pour faire fuir la foule qui voulait pénétrer chez nous, je me souviens de la peur, je me souviens des jets de pierres sur notre voiture et des gens amassés sur le pare-brise de ma mère qui tentait de foncer dans le tas pour que nous puissions nous échapper.
Je me souviens de la maison de ma tante, pas loin de l'Avenue de la Liberté, nous y étions tous réfugiés et c'était la première fois que nous dormions avec mes parents ailleurs que chez nous, dans une autre maison, je crois aussi que c'est bien la seule fois où nous avons passé la nuit, en famille, ailleurs que dans notre maison.

Je me souviens de la peur. Et des vains efforts de ma mère pour calmer mon angoisse.


Je me souviens que nous attendions que Bourguiba parle à la télé, parce que nous savions que Bourguiba allait nous sauver. Et Bourguiba a parlé et les émeutes se sont arrêtées.
Nous sommes sortis alors, avec mes cousins, nous sommes sortis acclamer Bourguiba.
Dans mon souvenir je crois l'avoir vu, ou peut-être était-ce juste sa voiture, j'avais cinq ans et mon cousin me portait sur ses épaules et j'ai scandé dans la rue "Yahia Bourguiba" et je me souviens l'avoir scandé avec conviction et joie parce que je pensais, moi, ce jour-là, que nous rentrions chez nous grâce à lui.
Et en rentrant à la maison, il y avait la vitre cassée, près des escaliers, une trace de tir aussi sur un mur.
Après cet épisode, mes parents ont installé du fer forgé à toutes les fenêtres.
Et depuis, j'ai une phobie indicible de la foule. Dès que je vois une foule, je tourne presque de l'œil, j'ai des sueurs froides et je suis convaincue que quelque chose de violent va arriver.
Depuis, j'ai aussi peur de tous les bruits qui ressemblent à des bruits de tir, j'ai une peur bleue des feux d'artifices et je me bouche les oreilles du début jusqu'à la fin, j'ai peur des ballons parce que j'ai peur qu'ils éclatent.
Je revois encore mon grand-père, fusil à l'épaule, tirer dans la foule et pourtant, aujourd'hui encore, dans ma tête, ce n'est pas mon grand-père qui nous a sauvés, c'est Bourguiba.

Plus grand qu'un grand-père, un père. Le Père de la Nation.


Il y a un orphelinat très connu en Tunisie, ça s'appelle les Enfants de Bourguiba.


Et le reste est littérature.